Les enfants trouvés, abandonnés de l’hôpital d’Orléans An 3 (1794) – 1857 : présentation du projet.
Le présent texte a pour objet de présenter notre projet de recherches portant sur les enfants trouvés et abandonnés de l’hôpital d’Orléans. Les bornes chronologiques An 3-1856 correspondent à la première série de procès-verbaux d’exposition se trouvant aux archives municipales d’Orléans et à la date de la fermeture du tour orléanais.
L’abandon d’enfants : « un fait social massif et universel » [1]
L’abandon d’enfants est une pratique qui a toujours existé en France et en Europe : grossesse non désirée, grossesse issue d’un viol, illégitimité et crainte du déshonneur familial, pauvreté temporaire liée à une crise économique, indigence. J.P. Bardet et M. Jeorger parlent d’« un fait social massif et universel ». Certains y ont vu un moyen d’éviter l’infanticide, une sorte de régulation des naissances.
Au Moyen-âge, les enfants étaient pris en charge par des particuliers bienveillants ou intéressés par la force de travail des plus grands ou par des monastères. Dès les XIV e et XV e siècles, des hospices destinés à l’accueil des enfants s’ouvrent dans les grandes villes : Florence, Sienne … puis aux XVIII e et XIX e siècles dans les pays anglo-saxons : Londres, New York.
En France, au XVII e siècle, Saint Vincent de Paul crée à Paris l’institution parisienne des enfants abandonnés (1638-1640). En 1670, cette institution est rattachée à l’Hôpital général par lettres patentes ; le financement et l’administration sont assurés par les Dames de Charité ; les Filles de Charité s’occupent du service. Au XVIII e, on assiste en France et à l’étranger à une hausse des abandons.
Il y eut des enfants abandonnés devenus célèbres et des parents abandonneurs également renommés. Le mathématicien et astronome, François Le Rond d’Alembert enfant illégitime a été déposé en 1717 devant le portail de l’église Saint Jean Le Rond à Paris. Son contemporain, Jean Jacques Rousseau (1712-1778) abandonna les cinq enfants qu’il eut avec l’Orléanaise Marie-Thérèse Levasseur aux Enfants trouvés pour des raisons financières au début de leur vie de couple ; dans son ouvrage, Les Confidences, il s’en explique.[2]
Légiférer les abandons.
Dés 1790, les révolutionnaires s’intéressent au sort des enfants abandonnés. La Rochefoucauld-Liancourt, président et rapporteur du Comité de Mendicité rédige un projet de loi qui ne sera pas mis en œuvre. Par la suite, les législateurs du Directoire et du Consulat votent plusieurs textes afin d’assurer le financement et organiser la vie des enfants.[3]Sous l’Empire, le décret de 1811 classe les enfants en trois catégories : enfants trouvés, abandonnés et orphelins pauvres et il institue le tour d’abandon. A l’origine créé en Italie, c’est un compartiment pivotant à 2 portes permettant le dépôt de l’enfant, son accueil rapide tout en garantissant l’anonymat. Ce dispositif fut assez rapidement contesté et fit l’objet de nombreux débats et avis contradictoires dont nous avons des exemples dans le Loiret. En 1857, le tour de l’hôpital d’Orléans fut remplacé par un bureau ouvert.
Coûts financiers, mortalité et moralité.
Les abandons d’enfants furent un problème sociétal qui suscita des débats dans les trois institutions concernées : l’hôpital, le Conseil municipal, le Conseil général. Les autorités et les membres des commissions administratives vont s’alarmer du coût financier considérable et de la forte mortalité chez les enfants reçus dans les hospices puis placés chez des nourrices. Moralisateurs, certains jugent sévèrement l’abandon et les termes immoralité, prostitution sont parfois utilisés. D’autres expliquent que des parents profitent du système : ne souhaitant pas subvenir aux besoins de leurs enfants, ils les exposent et la mère tente de se faire admettre comme nourrice à l’hospice. Ces jugements rudes illustrent le regard parfois porté sur la pauvreté.
« Un des premiers sujets d’histoire sociale au XIXe siècle » [4]
L’abandon d’enfants a déjà très largement été étudié par les historiens ; Catherine Rollet écrit qu’il s’agit de « l’un des premiers sujets d’histoire sociale au XIXe siècle » et cite l’ouvrage de Léon Lallemand : Histoire des enfants abandonnés et délaissés, études sur la protection de l’enfance publié en 1885. Les écrits des auteurs contemporains, livres, articles cités dans la bibliographie nous ont servi de base pour l’apport théorique et nous ont aidés pour la méthodologie dans nos recherches.
En entreprenant ces recherches, nous ne prétendons pas réaliser un travail novateur. En nous intéressant aux enfants abandonnés, exposés à Orléans, nous souhaitons nous pencher sur ce phénomène au plan local. Si le volet statistique est incontournable dans ce genre de sujet, nous désirons porter une attention particulière aux différents protagonistes : mères, parents, administrateurs et enfants. Une place privilégiée sera réservée à ces derniers à travers la description de parcours de vie, car donner une visibilité aux abandonnés est un des buts de cette recherche. Notre objectif est de traiter de la façon la plus complète possible ce fait sociétal. La restitution de notre travail se fera à travers des études thématiques qui seront mises en ligne sur le blog au fur et à mesure de leur achèvement.
[1] Bardet Jean-Pierre, Jeorger Muriel. La société́ face au problème de l'abandon. In: Histoire, économie et société, 1987, 6e année, n°3. L'enfant abandonné. pp. 301-306 ; doi https://doi.org/10.3406/hes.1987.1452 https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1987_num_6_3_1452
[2] J.J. Rousseau Les Confidences. Livre huitième « …en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans, plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père … »
[3] Merien Gilles. Les enfants trouvés sous le Directoire et le Consulat. In: Histoire, économie et société, 1987, 6e année, n°3. L'enfant abandonné. pp. 399-408; doi : https://doi.org/10.3406/hes.1987.1461 https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1987_num_6_3_1461
[4] ROLLET Catherine, Les enfants abandonnés : d'une histoire institutionnelle aux trajectoires individuelles, Annales de démographie historique, 2007/2 (n° 114), p. 7-12. DOI : 10.3917/adh.114.0007. URL : https://www.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2007-2-page-7.htm